L’agriculture bretonne va-t-elle renier sa transition écologique pour produire plus ?

Les mots font froid dans le dos mais il faut les écrire pour comprendre : famine mondiale. Depuis l’invasion de l’Ukraine par les troupes russes de Vladimir Poutine, le risque de pénurie alimentaire est avéré. Pas dans l’immédiat, les réserves mondiales de blé et de céréales permettant actuellement aux pays de transformer, nourrir et consommer. Mais que se passera-t-il dans un an où l’Ukraine et la Russie, qui produisent près de 30% du blé de cette planète, n’aura pas récolté ? Dans un récent discours, le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, craignait « un effondrement du système alimentaire mondial “. En Bretagne, la question de la souveraineté alimentaire pose question. Dépendante des exportations d’aliments pour animaux et d’engrais d’Europe de l’Est, la première région agricole de France ambitionne de répondre à la demande mondiale en produisant plus. Au point que certains voudraient faire tomber plusieurs règles environnementales vécues comme des contraintes alors que la planète a faim… La transition écologique en cours sera-t-elle piétinée ?

« Les prix flambent partout et tous les circuits commerciaux sont bouleversés. On va clairement parler de famine dans certains pays, notamment au Maghreb Dans les mois à venir. Alors que faisons-nous ? “. André Sergent est éleveur de vaches et de porcs dans le Finistère. Il est également président de la chambre régionale d’agriculture de Bretagne. Affilié à la FNSEA, syndicat majoritaire de la profession, il n’hésite pas à plaider pour « une agriculture qui nourrit ». « Il y a vingt ou trente ans, on dérivait, alors on nous imposait des verrous administratifs. Aujourd’hui, face à cette situation, ces verrous doivent être brisés”, estime l’éleveur.

“Il ne faut pas céder à la panique”

Le président de la chambre régionale souhaite que soit revue la limitation des intrants bio imposée à certaines exploitations pour éviter les excès d’azote. « Nous devons détruire une partie de notre matériel et nous continuons à importer des engrais de Russie et d’Ukraine. Donnez-nous la possibilité de les utiliser, cela nous évitera de la chimie », implore-t-il. Le problème est que l’apport excessif de déjections animales présente un risque réel pour l’environnement et en particulier pour la qualité de l’eau. Déjà saturées de nitrates, les rivières bretonnes charrient déjà une quantité d’azote dans les baies, générant notamment des algues vertes. « Il ne faut pas céder à la panique. Et surtout, ne pas dévier de notre objectif d’agriculture bas carbone. Nous devons opter pour une production durable maximale sans endommager notre terre, notre eau et notre air. J’y veillerai personnellement », promet le président de la région Loïg Chesnais-Girard (PS).

Dans les couloirs des autorités agricoles, certains lobbies s’agitent déjà. « Nous devons arrêter avec cette réglementation excessive. On ne va pas exploiter avec trois vaches et deux cochons », fustige Laurent Kerlir, éleveur laitier et président de la chambre du Morbihan. La hausse du prix des aliments pour animaux, du carburant, la météo capricieuse et le conflit armé font craindre à certains un recours plus massif aux produits de synthèse. « Les règles ne sont pas là par hasard. Ils ont été imposés pour protéger notre environnement. Les agriculteurs constatent déjà l’impact du changement climatique. Mais on a le sentiment que tout est bon pour tout remettre en question. Hier c’était la crise sanitaire, aujourd’hui c’est la guerre en Ukraine », s’inquiète Jean-Marc Thomas.

Une agriculture « plus autonome, mieux distribuée »

Le responsable régional du syndicat Confédération paysanne reconnaît que “le risque de tension sur l’approvisionnement alimentaire est réel”. Pour y faire face, son organisation plaide pour une agriculture “plus autonome, mieux répartie sur le territoire”. « Si nous nous privons d’engrais, nous sommes indépendants des importations. Si on réduit la taille des élevages et qu’on les répartit mieux, on diminue le risque d’épidémies, comme c’est le cas avec la grippe aviaire. Chaque pays doit s’organiser pour se diversifier et se délocaliser pour se protéger », a déclaré le dirigeant syndical.

Souvent pointée du doigt pour sa concentration d’activités agricoles, la Bretagne s’est engagée dans une lente transition pour changer de modèle. Les chiffres des nouvelles installations le confirment. Dans la région, 40 % des jeunes agriculteurs qui se lancent le font sur un modèle bio. Un chiffre qui grimpe même à 60 % dans le département du Morbihan. Un engagement encourageant qui ne fait pas oublier la crise du secteur bio, face à une baisse de la demande des consommateurs. « La question est très complexe et doit être abordée de manière holistique. Le défi de nourrir sept milliards de personnes est colossal », prévient Jean-Marc Thomas.

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