scruté et décrié, le Qatar s’installe au cœur du monde sportif

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Lausanne (AFP) – Déluge de critiques ou regards flatteurs ? Avec le tirage au sort de la Coupe du monde 2022 vendredi, le Qatar est au centre de l’attention jusqu’en décembre, moment de vérité pour sa “diplomatie sportive”.

En remportant le concours le plus couru de la planète fin 2010, à la surprise générale et au prix de multiples polémiques, ce micro-État gazier s’est offert une montée en notoriété aussi fulgurante que risquée.

L'émir du Qatar, cheikh Hamad bin Khalifa al-Thani, reçoit le trophée de la Coupe du monde des mains du président de la FIFA, Joseph Blatter, le 2 décembre 2010 à Zurich, après que son pays a été désigné hôte de la Coupe du monde en 2022
L’émir du Qatar, cheikh Hamad bin Khalifa al-Thani, reçoit le trophée de la Coupe du monde des mains du président de la FIFA, Joseph Blatter, le 2 décembre 2010 à Zurich, après que son pays a été désigné hôte de la Coupe du monde en 2022 KARIM JAAFARAFP/Archives

“Le Qatar joue un grand jeu pour une si petite nation”, pariant sur le sport pour exister face à ses puissants voisins et pour construire son “attractivité” mondiale, résumait mi-2020 Simon Chadwick, directeur du Centre sportif eurasien. EM Lyon.

Comme tant d’hôtes – même décriés – de grandes compétitions sportives, la monarchie du Golfe peut rêver d’une bulle médiatique positive pendant le tournoi, du 21 novembre au 18 décembre, où la magie du terrain attirera l’attention.

“On va encore avoir une dissociation entre l’athlète et ce qui se passe autour. La ferveur autour de la Coupe du monde est telle que les gens oublient tout le reste”, estime auprès de l’AFP Pim Verschuuren, spécialiste de géopolitique du sport à l’université Rennes-II.

Mais en attendant, maintenant que l’attention sur la Chine s’est dissipée après les Jeux d’hiver de Pékin, “la pression sur le Qatar va augmenter, bien au-delà de la question des travailleurs migrants”, prédit le chercheur.

“Aberration totale”

D’emblée, la désignation par la Fifa de cette presqu’île sablonneuse aussi grande que l’Ile-de-France, dépourvue d’infrastructures aux dimensions d’une Coupe du monde et étouffante en été, est apparue comme “une aberration totale”, contraire à toute logique technique. , se souvient Pim Verschuuren.

Le Qatar a réussi à construire les huit stades requis à temps, mais en utilisant des dizaines de milliers de travailleurs migrants dans des conditions exténuantes, des températures torrides et des salaires de misère, documentés par les syndicats internationaux et la presse.

Des ouvriers travaillent sur le chantier du stade de Lusail (Qatar), un stade de 80 000 places, le 15 décembre 2018, qui accueillera les matches d'ouverture et de clôture de la Coupe du monde de football 2022.
Des ouvriers travaillent sur le chantier du stade de Lusail (Qatar), un stade de 80 000 places, le 15 décembre 2018, qui accueillera les matches d’ouverture et de clôture de la Coupe du monde de football 2022. Karim ABOU MERHIAFP/Archives

L'”extrême inégalité” de la société qatarienne, entre indigènes enrichis par les revenus du gaz et “armée de réserve” de travailleurs bangladais, indiens, népalais ou philippins, est certainement bien antérieure à l’attribution de la Coupe du monde, notait récemment Antoine Duval, de l’institut Asser. à La Haye, dans la revue “Transnational Legal Theory”.

Mais l’attention suscitée par la compétition “a fait entrer ce sujet dans la sphère publique transnationale”, obligeant la Fifa à assumer l’impact social de son tournoi, alors qu’elle s’en lavait initialement les mains, ajoute ce spécialiste du droit du sport.

Le Qatar, qui a levé l’interdiction pour les travailleurs de changer d’employeur et introduit un salaire horaire minimum de 1,30 dollar, affirme avoir fait plus que tout autre pays de la région et rejette fermement le bilan des milliers de projets mis en avant par les médias internationaux.

Un technicien accueille un ouvrier portant une veste rafraîchissante lors de la construction du stade Losail le 30 août 2018 à Doha, qui accueillera les matchs d'ouverture et de clôture de la Coupe du monde 2022.  Travaux du chantier de construction du stade de Lusail (Qatar), enceinte de 80 000 places, le 15 décembre 2018, qui accueillera les matchs d'ouverture et de clôture de la Coupe du monde de football 2022
Un technicien accueille un ouvrier portant une veste rafraîchissante lors de la construction du stade Losail le 30 août 2018 à Doha, qui accueillera les matchs d’ouverture et de clôture de la Coupe du monde 2022. Travaux du chantier de construction du stade de Lusail (Qatar), enceinte de 80 000 places, le 15 décembre 2018, qui accueillera les matchs d’ouverture et de clôture de la Coupe du monde de football 2022 STR Qatar World Cup Organisers/AFP/Archives

Quel héritage ?

La Fifa, quant à elle, se vante d’avance des “normes et pratiques de niveau international” que sa Coupe du monde laissera aux travailleurs.

Mais l’instance du football aborde aussi une période risquée : la Coupe du monde qatarie est entachée depuis le début d’accusations de corruption, qui lui ont emporté la quasi-totalité de ses responsables à l’époque et peuvent refaire surface à tout moment.

Surtout, depuis plusieurs années, les questions éthiques autour des grandes compétitions n’ont fait que croître, faisant des JO ou des Coupes du monde de football des terrains de mobilisation pour les gouvernements, les ONG et les sportifs eux-mêmes.

Une vue intérieure du stade Al-Thumama le 22 octobre 2021, l'un des huit stades qui accueilleront plusieurs matches de la Coupe du monde de football en 2022 au Qatar
Une vue intérieure du stade Al-Thumama le 22 octobre 2021, l’un des huit stades qui accueilleront plusieurs matches de la Coupe du monde de football en 2022 au Qatar KARIM JAAFARAFP/Archives

La Fifa vient également d’interdire le football russe après l’invasion de l’Ukraine, un “virage politique” qui l’expose “au risque de +deux poids deux mesures+ s’il ne prend pas position face à d’autres violations des droits de l’homme”, souligne Pim Verschuuren .

Cette semaine encore, le Parti social-démocrate allemand au pouvoir a exhorté sa fédération à “mettre sur la table les questions politiques et sociales” liées au Mondial-2022, tandis que le syndicat des joueurs FIPPro et l’IBB (syndicat international des travailleurs du bois et de la construction) ont appelé à un “Centre des travailleurs migrants” dans le football qatarien, nous n’en sommes même pas à la mi-temps. Tout progrès réalisé pour les travailleurs reste fragile. Et parmi les migrants au Qatar, beaucoup craignent que ces améliorations ne s’estompent lorsque les projecteurs sur le Qatar s’estomperont après la Coupe du monde”, ont écrit mercredi les deux organisations.

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