Un enquêteur raconte comment il traque les preuves de crimes de guerre sur le terrain

Meurtres de civils, bombardements d’écoles et d’hôpitaux, viols, enlèvements… Depuis le début de la guerre en Ukraine, la Russie est accusée par de nombreux pays, médias et ONG d’avoir commis des crimes de guerre. La dernière dénonciation concerne la découverte d’un grand nombre de cadavres de civils dans la ville de Boutcha, près de Kiev, après le départ de l’armée russe.

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Selon le maire de cette commune, au moins 280 personnes ont été enterrées par des Ukrainiens dans des fosses communes, mais la Russie rejette catégoriquement ces accusations. Afin de recueillir des preuves et d’établir les responsabilités, des observateurs enquêtent sur le terrain depuis le début du conflit. Chercheur à la division Crises et Conflits de Human Rights Watch, Jonathan Pedneault s’est rendu en Ukraine début mars. Il a notamment travaillé à Lviv, Marioupol et Chernihiv.

Franceinfo : Quel est le travail d’un chercheur de crise à Human Rights Watch ?

Jonathan Pédneault : Ma mission consiste à documenter le comportement des acteurs d’un conflit, en l’occurrence les accusations de crimes de guerre contre la Russie en Ukraine. J’ai été formé aux méthodes d’enquête, aux questions éthiques, à l’identification des témoins, à la collecte de preuves numériques, à la vérification d’images ou à l’analyse par satellite.

Je suis parti pour l’Ukraine début mars avec trois autres personnes de Human Rights Watch. Au début, la ligne de front était très dynamique et il y avait beaucoup d’incertitude sur l’évolution du conflit. C’était un casse-tête de logistique et de sécurité pour savoir où nous pouvions aller. Il faisait aussi très froid, cela faisait longtemps que je n’avais pas travaillé sur un conflit où il faisait si froid.

“Comme toujours, nous arrivons préparés à toute éventualité. Nous avons des gilets pare-balles, des téléphones satellites, un chauffeur, un traducteur… Nous restons en communication avec notre bureau et les ONG locales.”

Jonathan Pedneault, chercheur à Human Rights Watch

chez franceinfo

Nous travaillions sur plusieurs chefs d’accusation en même temps, notamment l’utilisation de bombes à fragmentation à Kharkiv et le bombardement de bâtiments civils à Marioupol. Nous avons rencontré des personnes qui s’étaient réfugiées dans les sous-sols de cette ville et qui vivaient dans des conditions atroces, obligées de faire fondre de la neige pour boire. C’était le début de la guerre, les gens étaient sous le choc. Beaucoup n’avaient jamais connu les bombardements et tentaient de gagner l’ouest du pays ou l’Europe.

Quelles sont vos principales sources et comment recoupez-vous vos informations ?

Nous travaillons sur la base d’informations que nous recevons des médias, de témoins sur place, d’autres ONG. Par exemple, lorsque nous recevons une vidéo d’un bombardement, nous retournons dans le quartier concerné. On essaie de trouver des habitants, on leur pose des questions pour vérifier s’ils étaient dans le quartier au moment de l’incident, pour savoir ce qu’ils ont vu, ou pas vu. Souvent, on leur demande d’établir une chronologie, pour voir si elle est crédible.

Nous n’appelons pas à des témoignages, nous essayons d’être discrets sur le terrain car, comme dans tout conflit armé, il y a beaucoup de propagande, d’acteurs politiques qui essaient d’orienter nos recherches pour leurs intérêts. C’est aussi pour nous protéger.

“Nous utilisons la ‘méthode des dominos’. Une personne que nous rencontrons nous met en contact avec d’autres personnes et ainsi de suite.”

Jonathan Pedneault, chercheur à Human Rights Watch

chez franceinfo

Pour bien définir la légalité ou l’illégalité des actes commis, des questions précises sont posées : y avait-il une cible militaire dans la zone ? Quel type d’armes ont été utilisées ? Y avait-il des usines à proximité ? Nous demandons aux gens s’ils ont des photos, des vidéos, d’identifier un maximum d’indices. Certains types de crimes, comme le viol, sont très difficiles à vérifier, et nous nous appuyons principalement sur les déclarations des témoins. C’est d’ailleurs un témoignage qui nous a permis d’identifier plusieurs viols répétés sur une femme, dans notre dernier reportage.

Comme nous ne pouvons pas tout faire à distance, Human Rights Watch dispose d’un laboratoire d’analystes qui recoupent et vérifient les informations à l’aide d’outils en ligne. Open source. On peut leur envoyer des photos ou des vidéos qu’ils vérifieront avec des images satellites, des cartes, leur connaissance des armes… Ils sont vraiment débordés en ce moment. Nous travaillons également avec d’autres collègues qui se sont rendus aux frontières de l’Ukraine, de la République tchèque, de la Moldavie, pour parler aux réfugiés qui auraient été témoins de choses.

A quoi serviront vos investigations par la suite ?

Nous ne travaillons pas pour des juridictions ou des États, mais notre travail peut être utilisé par différents tribunaux dans leurs propres enquêtes. Notre objectif premier est de plaider, d’alerter l’opinion publique dans l’espoir de changer le cours des choses, et de pointer les responsabilités des uns et des autres. Depuis le début de la guerre, nous avons documenté avec succès l’utilisation de bombes à fragmentation à Kharkiv, des attaques illégales contre des civils à Marioupol et Tchernihiv, des bombardements d’hôpitaux, des viols et des exactions militaires russes.

Les informations que nous recueillons sont principalement destinées à Human Rights Watch. Nous conservons toutes les preuves. Il est arrivé que certains de nos recherchistes soient appelés comme témoins lors de procès, ou que certains de nos témoins soient sollicités, mais nous mettons tout en œuvre pour assurer leur confidentialité et leur protection. Je travaille dans une zone de conflit depuis l’âge de 17 ans. J’ai pris l’habitude d’affronter le danger parce que le travail en vaut la peine. Je ne serai jamais aussi exposé ou affecté que les populations civiles que je rencontre.

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